Chaque année, c’est le même rituel : disquaires, libraires et émissions de
télévisions débordent d’imagination pour se souvenir, à leur manière, de l’anniversaire de la mort de nos chères vedettes disparues trop tôt, ou d’événements marquants de notre histoire
contemporaine. 2008 n’échappe pas à la règle, et nous pourrons ainsi commémorer cette année les quarante ans de mai 68, les trente ans de la disparition de Claude François (11 mars 1978), les
vingt ans du décès Pierre Desproges (18 avril 1988), et les dix ans de la victoire de la France en finale de la coupe du Monde face au Brésil, le 12 juillet 1998. Seulement, la différence de
traitement par les médias de tous ces événements, voire même l’oubli de certaines célébrités, suggère que le «devoir de mémoire » serait, lui aussi, soumis à une logique
commerciale.
Dis-moi qui tu étais, je te dirais combien tu vaux…
Paillettes, reprises endiablées, stars déchaînées…En ce joli soir de mars, TF1 entend rendre
dignement hommage à Claude François, avec un prime-time exceptionnel (et enregistré), Génération Cloclo, présenté par Flavie Flament, spécialiste du genre. La chaîne privée a
réuni un plateau de stars avec tous les grands noms de la chanson française : Hélène Ségara, Ophélie Winter & Alizé, fans de la première heure, qui ré-interprètent à leur manière
les plus grands succès de Cloclo afin d’honorer sa mémoire (ou sortir du placard). Le comédien Titoff fait également parti de la fête, invité pour parler de sa pièce…enfin pour parler de son
idole Claude François, bien sûr, mais aussi de sa pièce parce que son métier à lui c’est le spectacle et qu'il aimerait bien que les gens viennent le voir. Bref, tous les éléments étaient réunis
pour nous émouvoir et nous rappeler (de façon totalement désintéressée) le souvenir de Cloclo, disparu trop jeune…
Chez les disquaires et les libraires, le constat est le même : Cloclo a disparu il y a
trente ans, trente ans, c’est un chiffre avec un zéro, l’occasion de sortir tout pleins de livres, de disques afin de se rappeler toute la vie et l'oeuvre de l'interprète d'Alexandrie,
Alexandra, ou encore du Téléphone Pleure...Sauf qu'à ce rythme là, c'est votre portefeuille qui risque le plus de pleurer suite à ce funeste anniversaire.
Le passage au rayon des livres permet de noter que c'est également le moment de
se souvenir de Pierre Desproges, décédé en 1988. 1988-2008, faites le calcul. Vingt ans : encore un zéro derrière !!! Biographies, sketchs, tout y passe…
Cloclo en mars, Desproges en avril…voici le joli mois de mai : soleil, muguet, fais ce
qu’il te plaît. Mai 68 ! Quarante ans, encore un anniversaire avec, toujours un zéro derrière. Cohn-Bendint et Rotman racontent, Cabu dessine...(mais Ophélie ne chante plus). Une
fois de plus, tout est réuni pour remplir votre bibliothèque et votre téléviseur, qui croulent désormais sous le poids du souvenir…Et ce n’est pas terminé.
Malheur à vous, juilletistes ! Plutôt que de partir chercher le soleil et la mer,
privilégiez une destination loisir : le Stade de France. En effet, afin de fêter dignement la victoire de la Coupe du Monde en 1998, l’Equipe de France de l’époque devrait se réunir à
nouveau à l’occasion d’un gala-anniversaire. L’occasion de revoir jouer les Zidane, Deschamps et autre Leboeuf (nan nan, ce n’est pas une blague).
Si le Brésil devait fêter de la même manière toutes ses victoires en Coupe du Monde, la
Seleçao célèbrerait cette été les cinquante de son premier titre, les trente ans de sa victoire au Mexique en 2010, en 2012 les dixième et quarantièmes anniversaires de
ses victoires de 2002 et 1962, puis les 10 ans du titre américain de 1994, et ensuite les 60 ans de son premier titre en 2018, etc, etc…Soit presque un hommage…tous les deux
ans !!!
Et les autres ?
Mais qu'en est-il de Martin Luther King, disparu le 4 avril 1968 ? Certes, le pasteur
de Montgomery était américain. Évidemment aussi, il chantait beaucoup moins bien que Claude François, et aucune « martinette » ne se déhanchait sur les paroles de I have a
dream, discours qui le rendit mondialement célèbre le 25 juillet 1963. On ne se souvient pas non plus l’avoir vu inscrire deux buts face au Brésil en finale d’une Coupe du Monde, ni même
lancer des pavés contre des CRS, planqués derrière des barricades près de la Sorbonne. Un reportage de cinquante minutes en deuxième partie de soirée sur Arte, un DVD souvenir, une réédition de
sa biographie….TF1 n’a pas encore à ce jour programmé de « Génération King », ni aucun autre hommage. Dommage, car dans un contexte de discrimination positive et d’égalité des chances,
la « voix des noirs » mériterait qu’on parle d’elle.
De plus, 1968 n’est pas seulement l’année de la révolte étudiante en France, mais s’inscrit
dans un contexte international complexe, en pleine guerre froide. Mais là encore, rien n’est prévu pour honorer la mémoire des victimes du printemps de Prague ou de la Guerre du
Vietnam.
1908-2008. Deux grands philosophes français auraient eu 100 ans cette année, un anniversaire
avec deux zéros. Si Simone de Beauvoir, née le 9 janvier 1908, a bien refait parlé d’elle, c’est surtout suite à la polémique suscitée par la couverture du Nouvel Observateur où on voyait la
compagne de Jean-Paul Sartre de dos, complètement nue…Un anniversaire gâché, en somme.
Et on ose à peine évoquer Maurice
Merleau-Ponty, né le 14 mars 1908 et pour lequel aucun article ni hommage n'ont fait de bruit: le centenaire de sa naissance est totalement passé sous silence.
Pourtant, tous ces hommes et femmes ont marqué le XXesiècle, probablement
plus que n'ont pu le faire Claude François et Zinedine Zidane. Il est désolant de remarquer que le devoir de mémoire semble aujourd’hui non pas dicté par le prestige de l’homme ou de
l’événement, mais par sa capacité à rapporter aux disquaires et aux libraires des sommes avec pleins de zéros derrière. Une histoire de chiffres, en quelques sorte…